Partir, parfois, ce n’est pas partir loin

Partir, parfois, ce n’est pas partir loin

On croit souvent qu’il faut partir.

Prendre un avion.
Changer de pays.
Quitter son appartement, son boulot, ses habitudes.
Disparaître quelques semaines dans une ville où personne ne connaît notre prénom.

Et parfois, oui, il faut partir.

J’aime partir.

J’aime les aéroports, les valises un peu trop lourdes, les chambres qui ne sont pas les miennes, les villes où personne ne m’attend.

J’aime arriver quelque part et sentir que, pendant quelques jours, personne ne sait vraiment qui je suis.

C’est une forme de liberté assez particulière.

On peut marcher dans la rue sans avoir à jouer son personnage habituel.

On peut être plus silencieux.

Plus sociable.

Plus fou.

Plus seul.

On peut rentrer à quatre heures du matin.

Parler avec un inconnu.

Changer d’avis.

Changer de rythme.

Et parfois même, changer un peu de peau.

C’est peut-être pour ça que j’aime autant partir.

Pas seulement pour découvrir un autre endroit.

Mais pour découvrir qui je suis quand je ne suis plus exactement celui que je suis chez moi.

Et puis, avec le temps, j’ai compris quelque chose.

On peut traverser la moitié du monde et emporter avec soi exactement les mêmes emmerdes.

Les mêmes peurs.

Les mêmes habitudes.

Les mêmes histoires qu’on se raconte.

On change de décor, mais on reste assis dans le même fauteuil.

Alors parfois, partir, c’est autre chose.

C’est simplement arrêter d’être exactement la personne que l’on était hier.

Changer une habitude.

Une toute petite.

Une de celles qu’on sait mauvaises pour nous mais qu’on continue quand même, parce qu’elles sont confortables, parce qu’elles nous rassurent, parce qu’elles sont devenues tellement familières qu’on les confond avec notre personnalité.

On dit :

« Je suis comme ça. »

Alors qu’en réalité, on est parfois simplement devenu comme ça.

Et ce n’est pas la même chose.

Il y a des choses que l’on répète tellement longtemps qu’on finit par croire qu’elles font partie de nous.

Des façons d’aimer.

De travailler.

De baiser.

De boire.

De dormir.

De fuir.

De rester.

De dire oui quand on pense non.

De dire non quand on aurait envie de oui.

On s’installe dans certaines versions de nous-mêmes comme dans un vieux fauteuil.

Il est peut-être un peu moche.

Il nous fait mal au dos.

Mais on connaît exactement la place où poser son cul.

Alors on reste.

Et puis un jour, sans grande cérémonie, on décide de bouger.

Pas forcément de tout envoyer valser.

Juste de déplacer quelque chose.

Un petit meuble dans la pièce.

Une ligne dans l’agenda.

Une personne dans notre vie.

Une habitude dans notre quotidien.

Une peur à laquelle on arrête enfin d’obéir.

Et soudain, la pièce n’est plus tout à fait la même.

Le monde extérieur, lui, n’a absolument pas changé.

Les gens continuent de prendre le métro.

Les factures arrivent.

Les voisins font toujours autant de bruit.

La Terre tourne à la même vitesse.

Mais quelque chose a bougé.

Nous.

Et c’est peut-être ça, le plus grand voyage.

Changer une petite chose qui ne changera probablement rien au monde.

Mais qui changera notre monde.

Et ça, ce n’est pas rien.

Je crois qu’on sous-estime souvent la puissance des petits départs.

On imagine que pour vivre autrement, il faut une révolution.

Un grand soir.

Une décision spectaculaire.

Une nouvelle vie.

Mais parfois, apprendre à vivre autrement ressemble à quelque chose de beaucoup plus discret.

Se lever plus tôt.

Ne plus répondre immédiatement.

Sortir seul.

Dire ce qu’on pense vraiment.

Ne plus fréquenter quelqu’un par habitude.

Appeler quelqu’un qu’on aime.

Arrêter de se raconter des histoires.

Dormir ailleurs.

Changer de chemin.

Faire l’amour différemment.

Ne pas faire l’amour quand on n’en a pas envie.

Dire oui à une expérience qu’on aurait refusée avant.

Dire non à quelque chose qu’on acceptait toujours.

Laisser une place à l’inconnu.

Accepter de ne pas tout contrôler.

Regarder son corps autrement.

Accepter ses désirs.

Et peut-être arrêter de passer autant de temps à se demander ce que les autres vont penser.

Il y a déjà tellement de règles.

Tellement de façons correctes de vivre.

Tellement de choses qu’il faudrait faire au bon âge, avec la bonne personne, dans le bon ordre.

Il faudrait aimer de telle façon.

Vieillir de telle façon.

Faire l’amour de telle façon.

Travailler sérieusement.

Être raisonnable.

Avoir un projet.

Acheter une maison.

Être fidèle à ses décisions passées.

Comme si la personne que nous étions à vingt ans avait signé un contrat avec celle que nous serons à cinquante.

Je ne sais pas qui a inventé cette idée.

Mais j’ai envie de résilier le contrat.

Je crois que j’aime les gens qui changent.

Pas forcément ceux qui deviennent meilleurs.

Je me méfie un peu de cette idée.

Meilleurs pour qui ?

Selon quelles règles ?

Je préfère les gens qui deviennent plus eux-mêmes.

Ceux qui finissent par comprendre que leur vie n’a pas besoin d’être parfaite.

Qu’elle peut être un peu bancale.

Un peu bizarre.

Avec des contradictions.

Des nuits trop longues.

Des décisions discutables.

Des histoires qui ne durent pas.

Des histoires qui durent beaucoup trop longtemps.

Des corps qui changent.

Des envies qui changent encore plus.

Des certitudes qui disparaissent.

Et cette sensation étrange qu’on est encore en train de découvrir qui on est alors qu’on pensait avoir compris depuis longtemps.

J’aime cette idée.

Elle me rassure.

Parce que je ne crois pas vraiment à la version définitive de soi.

Je crois plutôt aux versions successives.

À celles qu’on abandonne.

À celles qu’on découvre.

À celles qu’on n’aurait jamais imaginé devenir.

Partir m’a appris ça.

On peut prendre un avion pour Bangkok et revenir différent.

Mais on peut aussi rester chez soi et décider, un mardi matin, que quelque chose va changer.

On peut partir très loin.

Ou simplement partir d’une ancienne manière de vivre.

Celle qui nous enfermait.

Celle qui nous obligeait à faire semblant.

Celle qui nous faisait accepter des choses dont on ne voulait plus.

Celle qui nous faisait croire qu’il fallait forcément choisir.

Entre la liberté et la stabilité.

Entre le désir et l’amour.

Entre la raison et le plaisir.

Entre être sérieux et être vivant.

Peut-être qu’on peut simplement essayer d’inventer nos propres règles.

Pas pour les imposer aux autres.

Juste pour pouvoir respirer un peu mieux dans notre propre vie.

Il y a aussi les départs invisibles.

Ceux que personne ne remarque.

Personne ne voit vraiment le jour où tu décides de ne plus être jaloux.

Ou celui où tu comprends que tu n’as plus envie de plaire à tout le monde.

Personne n’applaudit quand tu cesses de te punir pour quelque chose qui appartient au passé.

Personne ne sait que tu as enfin cessé d’attendre un message.

Que tu as pardonné.

Que tu as arrêté de te comparer.

Que tu as accepté ton corps.

Que tu as compris que certaines personnes pouvaient t’aimer sans pour autant te comprendre.

Et qu’il n’était peut-être pas nécessaire d’être compris par tout le monde.

Ces changements-là ne font pas de bruit.

Ils ne se postent pas toujours sur Instagram.

Ils ne ressemblent pas à une nouvelle vie.

Mais ils peuvent changer toute une existence.

J’aime l’idée que l’on puisse se réinventer plusieurs fois.

Pas seulement à vingt ans.

Pas seulement après une rupture.

Pas seulement quand tout va mal.

On peut décider, à quarante ans, à cinquante ans, à soixante ans, que la version actuelle de soi mérite une mise à jour.

On peut changer de rythme.

Changer de désir.

Changer de manière d’aimer.

Changer de manière de travailler.

Changer de manière de regarder les autres.

Changer de manière de se regarder soi-même.

On peut même changer d’avis.

C’est peut-être l’une des plus belles libertés que l’on possède.

Avoir le droit de dire :

« Finalement, je ne veux plus ça. »

Sans avoir besoin de justifier pendant trois heures pourquoi on le voulait encore hier.

La vie n’est pas un contrat signé avec la personne que nous étions à vingt ans.

Heureusement.

Alors oui.

Parfois, partir, c’est prendre un avion pour Bangkok.

Parfois, c’est marcher seul dans une rue inconnue.

Parfois, c’est fermer une porte.

C’est arrêter de fumer.

C’est quitter un travail.

C’est oser dormir seul.

C’est embrasser quelqu’un qu’on n’aurait jamais osé embrasser.

C’est ne plus embrasser quelqu’un qu’on embrassait par habitude.

C’est changer de ville.

Ou simplement changer de rue.

C’est regarder son corps autrement.

C’est accepter ses désirs.

C’est laisser les autres vivre comme ils veulent et réclamer la même liberté en retour.

C’est comprendre que personne ne possède la bonne manière de vivre.

C’est accepter qu’on puisse se tromper.

Et recommencer.

Encore.

Et encore.

Parce qu’au fond, je crois que nous sommes plusieurs personnes dans une seule vie.

Il y a celle qu’on a été.

Celle qu’on est devenu.

Celle qu’on essaie de devenir.

Et toutes celles qu’on ne connaîtra jamais.

Alors parfois, j’ai envie de leur laisser une chance.

À toutes ces versions de moi qui attendent quelque part.

Pas besoin de tout brûler.

Pas besoin de disparaître.

Pas besoin de prendre un avion.

Juste déplacer quelque chose.

Un peu.

Presque rien.

Une habitude.

Une peur.

Une certitude.

Une porte.

Un désir.

Un regard.

Quelque chose qui ne changera probablement pas le monde.

Mais qui changera le mien.

Et ça.

Ce n’est vraiment pas rien.